Un « nouveau » type de sommet
Pour la première fois, Nairobi, capitale anglophone accueillant un sommet Afrique-France, s’est retrouvée au centre d’un nouveau dialogue entre la France et l’Afrique.
Le Sommet Africa Forward s’est ouvert le 11 mai 2026 à Nairobi, en mettant en avant l’idée d’un nouveau type de rencontre fondé sur des « agendas partagés ». Dans son allocution inaugurale, le président français Emmanuel Macron a évoqué les défis communs auxquels l’Afrique et la France seraient confrontées. Parmi ces enjeux figurait la réforme de l’architecture financière mondiale. Or, cette question n’a rien de nouveau : elle revient avec insistance depuis plusieurs années.
Les différents programmes qui s’y rapportent mettent généralement l’accent sur la modernisation du système financier international, notamment à travers les institutions de Bretton Woods, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).
Cette réforme vise en fin de compte à faire en sorte que le système financier mondial réponde mieux aux crises du développement et aux crises climatiques en Afrique. En effet, un rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a reconnu qu’il est essentiel de corriger les fondements du système financier mondial pour surmonter des années de sous-performance, de dépendance à la dette et d’érosion de la confiance. Il est donc urgent d’accélérer la réforme de l’architecture financière mondiale.
Le loup déguisé en agneau : l’extractivisme français
À Nairobi, le Sommet Africa Forward a donné l’impression d’embrasser cette ambition. Il a mis en avant l’idée d’un système financier mondial plus représentatif, plus réactif et davantage orienté vers le développement, adossé à une architecture africaine cohérente de réduction des risques et de financement régional. On pourrait ainsi être tenté d’y voir une plateforme permettant à l’Afrique et à la France de promouvoir une action concertée en faveur de la réforme de l’architecture financière mondiale, indispensable à la transformation durable du continent.
Plusieurs déclarations ont nourri cette impression et, dans cette logique, le président Macron a annoncé 23 milliards d’euros d’investissements pour afficher le soutien de la France. Mais il serait imprudent de voir dans ce repositionnement de la France en alliée autre chose que l’attitude du loup revêtu de la peau de l’agneau. Un examen plus attentif des rapports entre la France et l’Afrique conduit d’ailleurs à la même conclusion, surtout au regard des revers récents essuyés par Paris dans le Sahel central.
Pour pousser l’analyse plus loin, il faut comprendre la manière dont la France se comporte dans ses anciennes colonies africaines, autrement dit dans ce que l’on désigne couramment comme son « pré carré ». Certains soutiennent que cette politique appartient au passé. Accordons à la France qu’elle a peut-être officiellement tourné cette page ; il reste toutefois difficile de nier la persistance de pratiques néocoloniales et condescendantes qui en prolongent l’esprit.
Premièrement, la France continue d’exploiter les matières premières des pays qui composent ce pré carré, à l’exception des États du Sahel central — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — d’où elle a été évincée. Dans le Sahel, l’exemple le plus emblématique demeure celui de l’uranium nigérien. La France a exploité l’uranium du Niger de 1970 à 2024, soit pendant plus d’un demi-siècle.
Au cours de toutes ces années d’activité de la multinationale française AREVA, devenue ORANO, jamais il n’a été sérieusement envisagé que le Niger puisse tirer un bénéfice structurant de cette ressource, pourtant au cœur de l’industrie nucléaire française et, en partie, de l’alimentation électrique de ses villes. Pas une seule tonne n’a été raffinée au Niger, encore moins transformée pour produire de l’électricité, et moins encore enrichie pour développer une filière nucléaire civile. La France extrait et exporte l’uranium sous forme d’uranate, créant ainsi de la valeur hors du continent. Dans ces conditions, une telle exploitation ne pouvait servir de levier ni à la création de richesses ni à l’accélération de la croissance, au Niger en particulier et en Afrique en général.
Le néocolonialisme français : la politique monétaire
Deuxièmement, puisque nous parlons de réforme de l’architecture financière, il convient d’examiner le comportement de la France en matière de politique monétaire dans ses anciennes colonies. Élément central de toute architecture financière, la monnaie est à la fois le moteur des échanges et un instrument de pilotage économique. À ce titre, on peut dire qu’elle en constitue le ciment.
La France maintient encore quatorze (14) pays d’Afrique subsaharienne ainsi que les Comores dans une forme d’esclavage monétaire à travers le franc CFA. Il s’agit de huit (8) pays d’Afrique de l’Ouest regroupés au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine – UEMOA (Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Mali, Niger, Sénégal et Guinée-Bissau) et de six (6) pays d’Afrique centrale regroupés dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale – CEMAC (Cameroun, République centrafricaine, République du Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad).
L’ensemble de ces pays, avec la France, forme ce que l’on appelle la « zone franc ».
Il s’agit d’un espace monétaire qui utilise le franc CFA, à l’exception de la France, « maître du jeu », qui utilise l’euro, et des Comores, qui utilisent le franc comorien. Il convient de rappeler que le franc CFA émis en Afrique de l’Ouest n’est pas identique à celui en circulation en Afrique centrale. Pourtant, dans les deux cas, c’est toujours l’ancienne métropole — la France — qui en tient les rênes, à travers des mécanismes et des principes analogues.
Le franc CFA, d’abord « franc des colonies françaises d’Afrique », est ensuite devenu le franc de la Communauté financière africaine. Il a été créé le 25 décembre 1945 par le décret n° 45-0136, publié au Journal officiel français du 26 décembre 1945, à son article 3. Oui, vous avez bien lu : le CFA a été créé par la France, pour la France, et demeure géré par le Trésor français au moyen de mécanismes et d’institutions contrôlés et imposés aux anciennes colonies afin de prolonger son emprise sur leurs richesses. Il est frappant de constater qu’en 2026, certains pays utilisent encore cette monnaie conçue à l’origine pour leur assujettissement économique et financier. Même les pays de l’Alliance des États du Sahel — AES (Burkina Faso, Mali et Niger), pourtant engagés dans une rupture avec la France au nom de la souveraineté, ne sont pas encore parvenus à s’en affranchir.
C’est à travers la zone franc que la France continue d’exercer son emprise sur l’ensemble des économies de ces quatorze pays, auxquels s’ajoutent les Comores. Cette zone repose sur quatre principes fondamentaux : la garantie de convertibilité illimitée assurée par le Trésor français, la fixité des parités de change, la libre transférabilité des capitaux et des profits, ainsi que la centralisation des réserves de change. Les pays de la zone franc ont, à cet effet, signé avec la France trois conventions de compte d’opérations qui définissent les mécanismes de cette coopération monétaire.
Le principe du compte d’opérations aurait des origines profondément nazies et aurait été appliqué pour la première fois par l’Allemagne hitlérienne afin d’assujettir la France à travers le mécanisme du clearing. En vertu de ce principe, les monnaies africaines des pays utilisant le CFA demeurent, de manière subtile, sous la tutelle du Trésor français. Cette situation a notamment deux conséquences majeures : elle prive les pays africains des devises fortes nécessaires à leur développement et limite leur commerce international avec le reste du monde.
Il est vrai que les accords de coopération monétaire liant les États membres de l’UEMOA à la France ont été réaménagés dans la perspective de la future monnaie commune de la CEDEAO, un projet qui tarde à se concrétiser et que certains estiment avoir été entravé par la France. Parmi les décisions annoncées le 21 décembre 2019 à Abidjan figuraient la fin de la centralisation des réserves de change au Trésor français, la fermeture du compte d’opérations et le transfert à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) des ressources disponibles sur ce compte.
En revanche, la parité fixe (du taux de change) avec l’euro et la garantie de convertibilité illimitée de la monnaie par la France sont toujours maintenues. De plus, la planche à billets se trouve encore à Chamalières, en France.
Le manque de progressivité de la fiscalité
Le troisième volet de cette architecture financière concerne la fiscalité. En Afrique, la structure fiscale de nombreux pays demeure un héritage du colonialisme. Les pays francophones, en particulier, ont conservé un système régressif qui fait peser l’effort sur les plus pauvres plutôt que sur les multinationales, les élites, les profits réels et les patrimoines.
En Afrique, la structure de l’économie coloniale perdure : nos États restent faibles et, dès lors, ne taxent que ce qu’ils peuvent taxer, non ce qu’il serait légitime de taxer.
La France a signé avec ses anciennes colonies des conventions de double imposition qui permettent à ses entreprises — telles qu’ORANO, TotalEnergies ou Carrefour — d’y opérer sans acquitter leur juste part d’impôts dans les pays concernés. Seuls les pays de l’Alliance des États du Sahel ont dénoncé ces accords.
Le lancement du processus de négociation en vue d’une Convention-cadre des Nations Unies sur la coopération fiscale internationale apparaît, à juste titre, comme une tentative de corriger les injustices que subissent les pays en développement dans ce domaine, en particulier les pays africains. Or, tout au long de ces négociations, la France n’a guère manifesté de soutien aux positions défendant les intérêts africains.
À moins que la France ne choisisse d’abord de contribuer à l’émancipation financière et économique de ses anciennes colonies, puis d’appuyer les positions africaines dans le processus de négociation de la Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale, ainsi que dans les autres efforts multilatéraux visant à réformer l’architecture financière mondiale, le Sommet Africa Forward risque de n’être qu’un sommet de plus : celui par lequel le loup tente de se réintroduire dans la bergerie.
Pour plus d'informations, veuillez contacter Everlyn Muendo à emuendo[@]taxjusticeafrica.net.
